Portrait d'Émile Zola_MANET 1883

 

 

 

 Mots

de passage...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

jeudi 17 août 2017

...un bonheur indicible...

Jean Dolin était resté sans jamais connaître la douceur des livres, la caresse du papier, les rêves qu'ils enfantent, les horizons qu'ils ouvrent /.../

Un an plus tard, pourtant, il trouva un livre perdu sur une draille et regarda les images à l'intérieur avec des battements fous dans le coeur /.../

Et ce livre était devenu un trésor. On y voyait des rues de ville, des hommes en costume, des femmes aux robes légères, de grands immeubles lumineux, on y voyait la mer mais Jean ignorait ce que c'était. Ne sachant pas lire, ...il se demandait ce que pouvaient bien être ces signes - ces lettres, pauvre enfant - qui étaient celles d'un alphabet jamais appris /.../

Mais le trésor était resté caché dans la paille, et il l'ouvrait le soir, sous la lampe à saindoux, ébloui dans l'ombre, le serrait sur son coeur avant de s'endormir, ne le lâchait qu'au matin /.../

Il faudrait encore des années avant que les portes ne s'ouvrent devant lui, et non de sa propre initiative , mais de celle des gendarmes montés le chercher pour répondre à la feuille de route de l'armée que les vieux avaient jetée au feu /.../

A la caserne, les recrues n'en revenaient pas de découvrir un homme aussi nu, aux mains nues, au regard nu /.../

/.../jusqu'à ce qu'un homme se lève, un vrai /.../

__ Je m'appelle Julien Fabre. Je suis maître d'école. Tu peux compter sur moi. Je t'apprendrai.

Fabre lui fit raconter sa vie, là-haut, sans plaisirs, sans douceur, sans école, et les deux vieux, la bergerie, les nuages et le vent. Jean devina la colère de l'homme quand il parla du livre inutile, des images perdues, de sa vaine fuite, du renoncement.__Je t'apprendrai, répéta-t-il /.../

Un soir il sortit un livre de sa valise: non pas celui que Jean avait trouvé, mais un livre d'école pour ne pas l'oublier, la faire renaître en lui malgré la distance, continuer de vivre en quelque sorte. Jean fut étonné, subjugué: il en existait donc plusieurs?
__Bien sûr! dit Fabre. Des milliers.

De retour de manoeuvres, chaque soir, patiemment, il lui montra les lettres, puis les mots /.../

/.../le doigt désignait la lettre ou le mot pour l'apprenti, penché sur le trésor retrouvé, submergé d'un bonheur indicible qui faisait couler parfois sur la page une larme que Fabre feignait de ne pas remarquer.

Christian SIGNOL

Une-vie-de-lumiere-et-de-vent_Christian Signol

 

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dimanche 2 juillet 2017

À Aurore

Arbres bleus_gauguin_1888

La nature est tout ce qu’on voit,
Tout ce qu’on veut, tout ce qu’on aime.
Tout ce qu’on sait, tout ce qu’on croit,
Tout ce que l’on sent en soi-même.

Elle est belle pour qui la voit,
Elle est bonne à celui qui l’aime,
Elle est juste quand on y croit
Et qu’on la respecte en soi-même.

Regarde le ciel, il te voit,
Embrasse la terre, elle t’aime.
La vérité c’est ce qu’on croit
En la nature c’est toi-même.

George SAND

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Peinture: Arbres bleus_Paul Gauguin

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dimanche 14 mai 2017

Le soleil

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Charles BAUDELAIRE
Les Fleurs du Mal

Les Fleurs du Mal_ Charles Baudelaire_ livre de poche classique 1967
Edition Livre de poche classique_Edition 1967

 

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lundi 8 mai 2017

Chacun pour soi...

L'air est suave, le soleil est chaud, nos chevaux vont vite; les jeunes blés  couvrent les terres d'un tapis déjà  épais, mais à travers lequel on aperçoit encore le sol rougeâtre. Grâce  aux reflets du soleil bas qui, en cette saison, caresse de plus près, c'est un revêtement de velours riche sur la plaine toujours mollement ondulée  de notre vallée  noire. Une légère  vapeur argente les lointains. Dans les creux inondés, chaque sillon est un miroir ardent. Des volées  de corbeaux, recevant le point lumineux sur leur plumage lisse, brillent aussi au soleil comme des escarboucles. Des pies affairées fouillent brusquement les mottes de terre mouillées, et se disent avec aigreur des choses malséantes à propos d'un  fétu. Chacun pour soi, c'est  le mot des partis.

George SAND
Impressions et souvenirs

Impressions_et_souvenirs_George_Sand
Edition des femmes-Antoinette Fouque

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samedi 6 mai 2017

La pluie

André Kohn

Suspendue à  ses fils en chemise de nuit
La pluie lit le journal au soleil de midi

Elle lit, et bientôt les nouvelles l'ennuient.
Quelle Terre à soucis! Que de mélancolie!

Et l'on croit qu'elle pleure alors qu'elle, la pluie,
Ne cesse dans son coeur de rire à la folie

- Si je tenais ici l'animal qui a dit:
"Triste comme la pluie", il verrait du pays!

En s'étirant, la pluie reprend le journal gris.
-Que dit la météo? "Aujourd'hui: de la pluie".

Alors elle soupire et s'en va dans Paris
Arroser les jardins, les chats et les souris.

Marc ALYN

Peinture: André Kohn

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dimanche 26 mars 2017

Nous dormirons ensemble

Que ce soit dimanche ou lundi
Soir ou matin minuit midi
Dans l'enfer ou le paradis
Les amours aux amours ressemblent
C'était hier que je t'ai dit
Nous dormirons ensemble

C'était hier et c'est demain
Je n'ai plus que toi de chemin
J'ai mis mon cœur entre tes mains
Avec le tien comme il va l'amble
Tout ce qu'il a de temps humain
Nous dormirons ensemble

Mon amour ce qui fut sera
Le ciel est sur nous comme un drap
J'ai refermé sur toi mes bras
Et tant je t'aime que j'en tremble
Aussi longtemps que tu voudras
Nous dormirons ensemble.

Louis ARAGON

Receueil_Le fou d'Elsa

Recueil Le Fou d'Elsa_Editions Poésie, Gallimard

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mardi 7 février 2017

...ce sera bien embêtant...

/.../ce que je veux dire, c'est que j’ai beaucoup aimé la vie et que j’ai beaucoup aimé les arts. bien ! maintenant que je suis un peu trop fatigué pour vivre avec les autres, ces anciens sentiments si personnels à moi, que j’ai eus, me semblent, ce qui est la manie de tous les collectionneurs, très précieux. Je m’ouvre à moi-même mon cœur comme une espèce de vitrine, /.../ Et de cette collection à laquelle je suis maintenant plus attaché encore qu'aux autres, je me dis, /.../mais, du reste, sans angoisse aucune, que ce sera bien embêtant de quitter tout cela.

Marcel Proust
extraits "A la recherche du temps perdu"

 A la recherche du temps perdu_Marcel Proust

 Collection Quarto_Gallimard

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lundi 2 janvier 2017

Bonne année

Rosemonde-Gérard

Bonne année à toutes les choses :
Au monde ! A la mer ! Aux forêts !
Bonne année à toutes les roses
Que l'hiver prépare en secret.

Bonne année à tous ceux qui m'aiment
Et qui m'entendent ici-bas ...
Et bonne année aussi , quand même ,
A tous ceux qui ne m'aiment pas.

 Rosemonde Gérard

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mercredi 21 décembre 2016

Il fait froid _Extraits pour Berlin_

Berlin_Marché de Noël

L’hiver blanchit le dur chemin
Tes jours aux méchants sont en proie.
La bise mord ta douce main ;
La haine souffle sur ta joie.

La neige emplit le noir sillon.
La lumière est diminuée…
Ferme ta porte à l’aquilon !
Ferme ta vitre à la nuée !

.../...

Dans ta pensée où tout est beau,
Que rien ne tombe ou ne recule.
Fais de ton amour ton flambeau.
On s’éclaire de ce qui brûle.

A ces démons d’inimitié
Oppose ta douceur sereine,
Et reverse leur en pitié
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.

La haine, c’est l’hiver du coeur.
Plains-les ! mais garde ton courage.
Garde ton sourire vainqueur ;
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !

.../...

Victor Hugo

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mardi 23 août 2016

Enfance III

Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous
fait rougir.

Il y a une horloge qui ne sonne pas.

Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.

Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.

Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis,
ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.

Il y a une troupe de petits comédiens en costumes,
aperçus sur la route à travers la lisière du bois.

Il y a enfin, quand l'on a faim et soif, quelqu'un qui
vous chasse.

Arthur RIMBAUD
(Illuminations)

                             Editions Garnier-Flammarion  Rimbaud garnier flammarion

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