Portrait d'Émile Zola_MANET 1883

 

 

 

 Mots

de passage...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

mercredi 14 mars 2018

L'absence

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Il savait où elle se trouvait, car elle* le lui avait appris quand il avait été en âge de comprendre: elle travaillait à Paris où elle était partie peu après sa naissance. Elle écrivait souvent, et il guettait le facteur, à midi, en rentrant de l'école. Á l'aller comme au retour, il courait tout au long des deux kilomètres qui séparaient la maison de Louisa du village, suivant le sentier bordé de haies vives et de noisetiers, qui, après être descendu jusqu'au cimetière, remontait vers des maisons coiffées de tuiles rousses. L'école était un petit bâtiment aux portes et aux fenêtres encadrées de briques et fleuri de lilas, au printemps, entre la salle de classe et le préau. Trente mètres avant la grille de l'entrée, une vierge aux couleurs douces,  jaunes et bleues, s'abritait dans une grotte, vestige d'une mission de 1880. Germain s'arrêtait chaque fois devant elle pour l'implorer: "S'il vous plaît, faîtes que ma mère revienne vite."

Un jour, avant de prendre la route de Paris, elle lui avait dit en le serrant dans ses bras:
- Bientôt je reviendrai et nous ne nous quitterons plus.
Depuis, il s'attachait à ses mots, se les répétait jour et nuit: "Je reviendrai et nous ne nous quitterons plus." Cet espoir l'aidait à supporter son absence mais ne l'empêchait pas d'en souffrir.
.../...

* Louisa, la femme bonne et généreuse qui a accepté de s'occuper de l'enfant.

Christian SIGNOL

Ils rêvaient des dimanches_Christian Signol

 

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vendredi 9 mars 2018

Générosité

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Le berger qui ne fumait pas alla chercher un petit sac et déversa sur la table un tas de glands. Il se mit à les examiner l’un après l’autre avec beaucoup d’attention, séparant les bons des mauvais. Je fumais ma pipe. Je me proposai pour l’aider. Il me dit que c’était son affaire. En effet : voyant le soin qu’il mettait à ce travail, je n’insistai pas. Ce fut toute notre conversation. Quand il eut du côté des bons un tas de glands assez gros, il les compta par paquets de dix. Ce faisant, il éliminait encore les petits fruits ou ceux qui étaient légèrement fendillés, car il les examinait de fort près. Quand il eut ainsi devant lui cent glands parfaits, il s’arrêta et nous allâmes nous coucher.
La société de cet homme donnait la paix. Je lui demandai le lendemain la permission de me reposer tout le jour chez lui. Il le trouva tout naturel, ou, plus exactement, il me donna l’impression que rien ne pouvait le déranger. Ce repos ne m’était pas absolument obligatoire, mais j’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Il fit sortir son troupeau et il le mena à la pâture. Avant de partir, il trempa dans un seau d’eau le petit sac où il avait mis les glands soigneusement choisis et comptés.
Je remarquai qu’en guise de bâton, il emportait une tringle de fer grosse comme le pouce et longue d’environ un mètre cinquante. Je fis celui qui se promène en se reposant et je suivis une route parallèle à la sienne. La pâture de ses bêtes était dans un fond de combe. Il laissa le petit troupeau à la garde du chien et il monta vers l’endroit où je me tenais. J’eus peur qu’il vînt pour me reprocher mon indiscrétion mais pas du tout : c’était sa route et il m’invita à l’accompagner si je n’avais rien de mieux à faire. Il allait à deux cents mètres de là, sur la hauteur.
Arrivé à l’endroit où il désirait aller, il se mit à planter sa tringle de fer dans la terre. Il faisait ainsi un trou dans lequel il mettait un gland, puis il rebouchait le trou. Il plantait des chênes. Je lui demandai si la terre lui appartenait. Il me répondit que non. Savait-il à qui elle était ? Il ne savait pas. Il supposait que c’était une terre communale, ou peut-être, était-elle propriété de gens qui ne s’en souciaient pas ? Lui ne se souciait pas de connaître les propriétaires. Il planta ainsi cent glands avec un soin extrême.
Après le repas de midi, il recommença à trier sa semence. Je mis, je crois, assez d’insistance dans mes questions puisqu’il y répondit. Depuis trois ans il plantait des arbres dans cette solitude. Il en avait planté cent mille. Sur les cent mille, vingt mille était sortis. Sur ces vingt mille, il comptait encore en perdre la moitié, du fait des rongeurs ou de tout ce qu’il y a d’impossible à prévoir dans les desseins de la Providence. Restaient dix mille chênes qui allaient pousser dans cet endroit où il n’y avait rien auparavant.
.../...

Jean GIONO

L'Homme qui plantait des arbres_Jean Giono

 

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samedi 17 février 2018

Bien au chaud

Dans ma maison, bien au chaud,
je vois le jour qui s'enfuit
et les étoiles là-haut
qui s'allument dans la nuit.

J'entends le vent qui s'élance
entre les tuiles du toit
et les grands arbres qui dansent
à la lisière du bois.

Chez moi, je suis à l'abri.
Je bois un bon lait bouillant.
Je n'ai pas peur de la pluie,
de l'hiver et du grand vent.

Ann ROCARD

Ann ROCARD_1954

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samedi 3 février 2018

Et un sourire

La nuit n’est jamais complète
Il y a toujours puisque je le dis
Puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte
Une fenêtre éclairée
Il y a toujours un rêve qui veille
Désir à combler faim à satisfaire
Un cœur généreux
Une main tendue une main ouverte
Des yeux attentifs
Une vie la vie à se partager.

Paul ELUARD

Recueil Le Phenix_Paul Eluard

 

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jeudi 21 décembre 2017

L'orange de Noël

"Une orange, je n'avais jamais espéré en trouver une,
comme tombée de la hotte du Père Noël ou de ses grandes mains de vieillard.
Et voilà que Cécile vient de déposer devant moi ce don merveilleux.
Mon orange.
Mon fruit de soleil et de givre."

L orange de Noël_Michel Peyramaure

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jeudi 16 novembre 2017

Solide, savoureuse, exaltante...cuisine

Je ne connais qu'une chose que l'on fasse très bien à Lyon, on y mange admirablement, et, selon moi, mieux qu'à Paris. Les légumes surtout y sont divinement apprêtés. A londres, j'ai appris que l'on cultive vingt-deux espèces de pommes de terre; à Lyon, j'ai vu vingt-deux manières différentes de les apprêter, et douze au moins de ces manières sont inconnues à Paris.

A l'un de mes voyages, M. Robert, de Milan, négociant, ancien officier, homme de coeur et d'esprit acquit des droits éternels à ma reconnaissance, en me présentant à une société de gens qui savaient dîner.../...
Ces messieurs avaient des cuisinières et non des cuisiniers. Á ces dîners, point de politique passionnée, point de littérature, aucune prétention à montrer de l'esprit; l'unique affaire était de bien manger. Un plat était-il excellent, on gardait un silence religieux en s'en occupant.../...Dans les grandes occasions, on faisait venir la cuisinière pour recevoir les compliments.../...J'ai vu ce spectacle touchant, une de ces filles, grosse maritorne de quarante ans, pleurer de joie à l'occasion d'un canard aux olives.../...

Lyon abonde en poissons, en gibier de toute espèce, en vins de Bourgogne.../...; et enfin Lyon possède des légumes qui réellement n'ont que le nom de commun avec ces herbes insipides que l'on ose nous servir à Paris.

STENDHAL

Mémoires d un touriste_Stendhal

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mardi 7 novembre 2017

Sonnet pour Lyon _ à Maurice Scève*

Scève, je me trouvai comme le fils d'Anchise
Entrant dans l'Élysée et sortant des enfers,
Quand après tant de monts de neige tous couverts
Je vis ce beau Lyon, Lyon que tant je prise.

Son étroite longueur, que la Saône divise,
Nourrit mille artisans et peuples tous divers:
Et n'en déplaise à Londres, à Venise et Anvers,
Car Lyon n'est pas moindre en fait de marchandise.

Je m'étonnai d'y voir passer tant de courriers,
D'y voir tant de banquiers, d'imprimeurs, d'armuriers
Plus dru que l'on ne voit les fleurs par les prairies.

Mais je m'étonnai plus de la force des ponts
Dessus lesquels on passe, allant delà des monts,
Tant de belles maisons et tant de métairies.

Joachim DU BELLAY
_Les regrets_

Les regrets_DU BELLAY

*Maurice Scève est un poète humaniste de "L'École lyonnaise" / 16ème siècle

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jeudi 17 août 2017

...un bonheur indicible...

Jean Dolin était resté sans jamais connaître la douceur des livres, la caresse du papier, les rêves qu'ils enfantent, les horizons qu'ils ouvrent /.../

Un an plus tard, pourtant, il trouva un livre perdu sur une draille et regarda les images à l'intérieur avec des battements fous dans le coeur /.../

Et ce livre était devenu un trésor. On y voyait des rues de ville, des hommes en costume, des femmes aux robes légères, de grands immeubles lumineux, on y voyait la mer mais Jean ignorait ce que c'était. Ne sachant pas lire, ...il se demandait ce que pouvaient bien être ces signes - ces lettres, pauvre enfant - qui étaient celles d'un alphabet jamais appris /.../

Mais le trésor était resté caché dans la paille, et il l'ouvrait le soir, sous la lampe à saindoux, ébloui dans l'ombre, le serrait sur son coeur avant de s'endormir, ne le lâchait qu'au matin /.../

Il faudrait encore des années avant que les portes ne s'ouvrent devant lui, et non de sa propre initiative , mais de celle des gendarmes montés le chercher pour répondre à la feuille de route de l'armée que les vieux avaient jetée au feu /.../

A la caserne, les recrues n'en revenaient pas de découvrir un homme aussi nu, aux mains nues, au regard nu /.../

/.../jusqu'à ce qu'un homme se lève, un vrai /.../

__ Je m'appelle Julien Fabre. Je suis maître d'école. Tu peux compter sur moi. Je t'apprendrai.

Fabre lui fit raconter sa vie, là-haut, sans plaisirs, sans douceur, sans école, et les deux vieux, la bergerie, les nuages et le vent. Jean devina la colère de l'homme quand il parla du livre inutile, des images perdues, de sa vaine fuite, du renoncement.__Je t'apprendrai, répéta-t-il /.../

Un soir il sortit un livre de sa valise: non pas celui que Jean avait trouvé, mais un livre d'école pour ne pas l'oublier, la faire renaître en lui malgré la distance, continuer de vivre en quelque sorte. Jean fut étonné, subjugué: il en existait donc plusieurs?
__Bien sûr! dit Fabre. Des milliers.

De retour de manoeuvres, chaque soir, patiemment, il lui montra les lettres, puis les mots /.../

/.../le doigt désignait la lettre ou le mot pour l'apprenti, penché sur le trésor retrouvé, submergé d'un bonheur indicible qui faisait couler parfois sur la page une larme que Fabre feignait de ne pas remarquer.

Christian SIGNOL

Une-vie-de-lumiere-et-de-vent_Christian Signol

 

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dimanche 2 juillet 2017

À Aurore

Arbres bleus_gauguin_1888

La nature est tout ce qu’on voit,
Tout ce qu’on veut, tout ce qu’on aime.
Tout ce qu’on sait, tout ce qu’on croit,
Tout ce que l’on sent en soi-même.

Elle est belle pour qui la voit,
Elle est bonne à celui qui l’aime,
Elle est juste quand on y croit
Et qu’on la respecte en soi-même.

Regarde le ciel, il te voit,
Embrasse la terre, elle t’aime.
La vérité c’est ce qu’on croit
En la nature c’est toi-même.

George SAND

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Peinture: Arbres bleus_Paul Gauguin

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dimanche 14 mai 2017

Le soleil

Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.

Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours veut fleurir !

Quand, ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.

Charles BAUDELAIRE
Les Fleurs du Mal

Les Fleurs du Mal_ Charles Baudelaire_ livre de poche classique 1967
Edition Livre de poche classique_Edition 1967

 

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